Temps d'écran et colère chez les tout-petits

Publiée en 2024 dans JAMA Pediatrics, une étude de Caroline Fitzpatrick et son équipe de l'Université de Sherbrooke montre une corrélation significative entre l'agressivité et l'utilisation de la tablette. Les enfants qui utilisaient davantage la tablette à 3,5 ans présentaient plus de frustration et de colère à 4,5 ans. Et l'inverse se vérifie : ceux qui manifestaient plus de colère à 4,5 ans voyaient leur temps de tablette augmenter à 5,5 ans.
L'effet est boule de neige : plus d'écran, plus de colère; plus de colère, plus d'écran. Ce cercle, les parents que nous rencontrons au CERC nous le décrivent souvent : l'utilisation des écrans chez les tout-petits revient dans presque chaque rencontre.
Corrélation n'est pas cause à effet
Première nuance : corrélation ne veut pas dire cause à effet. Le lien entre tablette et colère est réciproque, mais on ne peut pas affirmer que l'un cause l'autre. Un troisième facteur pourrait expliquer les deux. Les enfants qui ont un TDAH sont plus impulsifs dans la manifestation de leur colère.
Ils sont aussi plus susceptibles de développer une dépendance aux écrans, et le rapport entre ces enfants et les jeux vidéo glisse plus facilement vers l'excès. C'est pourquoi une évaluation TDAH rigoureuse change souvent la lecture d'un comportement.
Les enfants vivant dans des milieux socio-économiques défavorisés présentent plus de problèmes extériorisés comme les crises de colère, sont davantage exposés aux écrans et ont moins d'occasions de stimulation cognitive. Deux causes cachées possibles derrière le lien écran-colère.
«Screen time» (temps d'écran) vs «Green time» (temps vert)
La période 0-5 ans reste critique pour le développement des enfants. Chez les jeunes enfants, le cerveau fabrique à grande vitesse les connexions de la motricité et de la parole, ce qui rend les tout-petits vulnérables à une surexposition aux écrans.
Une revue de littérature de 2020 rapporte que, chez les enfants de 5 ans et moins, l'exposition aux écrans, quand elle se prolonge, peut être associée à un moins bon développement cognitif et langagier, à une moindre persistance à l'effort, à un moins bon auto-contrôle, à plus de difficultés de comportement et à de moins bonnes habiletés sociales.
Cette même revue met en balance le «screen time» et le «green time» : le temps passé devant un écran d'un côté, le temps passé en nature de l'autre. C'est ce ratio qui se serait débalancé. Le temps dehors agit comme facteur protecteur, même chez l'enfant très exposé aux écrans.
Les jouets réels jouent un rôle semblable. En manipulant de vrais jouets, l'enfant devient proactif et invente ses propres scénarios. Les écrans et les jeux virtuels imposent un imaginaire; les jouets obligent l'enfant à créer le sien. La différence est énorme. Ces scénarios stimulent l'apprentissage et la gestion des émotions au moment de fermer l'écran.
Sortir d'un rêve
Les tablettes, les téléphones intelligents et les applications de dessins animés donnent tous accès au même monde imaginaire. Le tout-petit qui y entre peut s'y trouver submergé, au point de perdre conscience de ce qui l'entoure. Pour celui qui croit que Mickey Mouse et Cendrillon existent réellement, ce monde devient aussi réel que le sien. Sauf qu'il est bien plus merveilleux.
Vous comprendrez que s'en extraire ressemble à sortir d'un rêve agréable pour affronter un lundi matin. Cette déception, vous la connaissez. C'est ce que vit votre enfant quand il doit quitter ses oursons pour manger des brocolis ou se faire laver les cheveux. Le réveil est brutal. Et la crise qui suit ne dit rien de votre façon d'élever votre enfant.
Le développement des compétences sociales et émotionnelles chez les enfants
En plus d'apprendre à marcher et à parler, l'enfant d'âge préscolaire apprend à interagir avec l'autre. Ce sont ses compétences sociales et émotionnelles. Le CASEL en décrit cinq :
- La conscience de soi : reconnaître ses émotions, ses pensées et ses valeurs, et leur incidence sur son comportement
- L'autogestion : maîtriser ses émotions et ses comportements, gérer son stress, contenir son impulsivité, se motiver
- La conscience de l'autre : se mettre à la place d'autrui, faire preuve d'empathie, comprendre les normes sociales
- Les habiletés relationnelles : établir des relations saines, communiquer, écouter, coopérer, résoudre les conflits
- La prise de décision responsable : faire des choix constructifs et mesurer les conséquences de ses gestes
Ces compétences se développent jusqu'à l'âge adulte, par les interactions avec les autres enfants, les parents et les adultes significatifs : grands-parents, enseignants, éducateurs, entraîneurs. Quand les enfants utilisent des écrans, ce sont autant de minutes retirées à ces échanges, donc aux occasions d'apprentissage. Un enfant moins outillé reste plus vulnérable aux réactions incontrôlées, et l'irritabilité de l'enfant devient vite lourde à porter, à la maison comme au service de garde.
Recommandations
Utiliser les écrans pour calmer une crise ou traverser un repas compliqué, ça arrive dans toutes les familles. Voici des repères pour un développement harmonieux. Le gouvernement du Québec réunit ses lignes directrices et ses conseils pour les parents sur l'usage des écrans chez les jeunes. Elles visent le temps d'écran de loisir, tâches académiques exclues :
- Moins de 2 ans : aucun temps d'écran
- Les enfants de 2 à 5 ans : moins d'une heure par jour devant un écran
- 6 à 12 ans : maximum deux heures par jour, avec encadrement parental et contenu éducatif privilégié, les écrans à la maison dans les aires communes plutôt que dans la chambre
- 13 à 19 ans : aucune recommandation chiffrée. Ma recommandation à moi : veillez à l'équilibre entre le temps d'étude, le sommeil, l'activité physique, les contacts sociaux directs et le temps d'écran. Si l'un de ces domaines est envahi, encadrez et rééquilibrez
La même page ajoute deux repères. Diminuer les écrans durant les repas libère de l'attention et de la disponibilité pour l'enfant. Et l'usage des écrans par les parents peut servir de modèle inspirant : un adulte qui ajuste ses propres habitudes offre un exemple concret. Une possibilité, jamais une obligation.
S'ajoutent cinq gestes concrets :
- Prévenir les transitions : quand le réveil sonne, on veut tous «encore juste 5 minutes». Annoncez la fin cinq minutes d'avance, et mettez le jeu sur pause pour le dire. La pause le sort brièvement de son monde fantastique
- Le temps à l'extérieur, surtout en nature : il contrebalance le temps devant des écrans. Repérez les parcs, forêts et ruisseaux près de chez vous, et fréquentez-les
- L'activité physique : elle soutient les réseaux neuronaux de l'attention et la gestion du stress et de la colère. Un bonhomme de neige, une marche avec le chien ou un saut dans les feuilles comptent autant qu'un sport organisé
- Les jouets réels et stimulants : manipuler des objets tangibles, plutôt que des jeux virtuels, favorise le développement cognitif, social et émotionnel
- Les situations sociales : la prématernelle, le camp de jour, le soccer. Mais aussi l'épicerie, les fêtes de quartier ou des amis invités à la maison
Pour aller plus loin, consultez les documents de la Société canadienne de pédiatrie sur les médias numériques et le temps d'écran, ainsi que les travaux de l'Observatoire des tout-petits sur la petite enfance au Québec. Et si les crises persistent, si les comportements opposants s'installent ou si des troubles de l'apprentissage s'ajoutent, un regard professionnel aide à y voir clair. Notre clinique de neuropsychologie accompagne les familles depuis 2003. Contactez-nous pour en discuter.
Références citées dans ce texte :
- Fitzpatrick, C., Pan, P. M., Lemieux, A., Harvey, E., Rocha, F. A., & Garon-Carrier, G. (2024). Early-Childhood Tablet Use and Outbursts of Anger. JAMA pediatrics, e242511. https://doi.org/10.1001/jamapediatrics.2024.2511
- Oswald, T. K., Rumbold, A. R., Kedzior, S. G. E., & Moore, V. M. (2020). Psychological impacts of "screen time" and "green time" for children and adolescents: A systematic scoping review. PloS one, 15 (9), e0237725. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0237725
- Gavrilova, M., & Veraksa, N. (2024). Not EF skills but play with real toys prevents screen time tantrums in children. Frontiers in psychology, 15, 1384424. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2024.1384424
- https://casel.org/fundamentals-of-sel/
- https://www.quebec.ca/sante/conseils-et-prevention/saines-habitudes-de-vie/utilisation-saine-des-ecrans-chez-les-jeunes
Texte écrit par Dr Benoît Hammarrenger, Ph.D., neuropsychologue, auteur, conférencier, directeur du CERC


